Sursis

Publié le par Alex

Un nouveau jour se lève dans la morne plaine, un nouveau sursis m'est accordé.
La souffrance, l'insalubrité. L'attente, la peur. La folie humaine, la guerre. Les tranchées.
Rien  ne bouge dans le "No man's land". Meme les fantomes ont peur d'approcher de notre "chez nous".
Ecoutez le bruit de leurs âmes errantes lorsqu'elles s'échouent contre nos barbelés!
Parfois, des éclats de mort arrivent à frapper à proximité de notre lieu de survie.
Qui n'est probablement qu'un compromis fait à la Grande Faucheuse.

Terne et gris nous encerclent. La lueur du jour ne filtre plus depuis longtemps dans cette désolation.
La boue et le souffre comme seuls amis. Ils occupent mes sens. Impossible de réflechir.
Sinon, je verrai bien à quel point ce conflit n'a pas de but ni de morale. Je deviens fou.
Ma douce me manque. Dieu sait si elle est encore en vie. Nous n'avons plus de correspondances depuis longtemps.
Comment le pourrions nous? Nous sommes isolés, condamnés. Mais voila que je me mets à raisonner comme un deserteur.
A quoi est-ce que je peux bien penser? Ce n'est pas le rôle d'un soldat. Se battre et mourir, voila notre glorieux avenir.

La fumée se dissipe. Comme mon envie de vomir le reste de mes tripes. Je ne tiendrai plus longtemps dans cette puanteur.
L'assaut ennemi a fait des ravages. Des visages familiers sont maintenant figés de terreur et de haine.
Il faudrait les enterrer avant que les rongeurs ne se chargent de la sale besogne. Nous sommes comme ces rongeurs.
Nous nous nourrissons et vivons dans les mêmes conditions, partageons bien plus de choses avec eux qu'avec le reste de l'humanité.
Mais bon Dieu, pourquoi ces salauds d'officiers nous ont-ils envoyé au casse-pipe? On ne pouvait pas gagner.
Qu'en connaissent-ils de la Guerre eux, dans leur grands bureaux bien éclairés et chauffés, à baffrer toute la journée?

Je n'arrive pas à dormir. Pour quoi faire d'ailleurs? Autant profiter de mes dernières heures pour me marrer un peu!
Et voila que je me remets à faire de l'humour. Pauvre de moi. Si seulement je pouvais me reveiller. C'est un cauchemar. Sûr.
Ils sont passés où les braves soldats ennemis? Si ils étaient un peu moins prudents, ils nous tueraient tous. Enfin.
La délivrance m'attend certainement très bientôt. Soyons patients... Haha, la folie me guette!
Parfois il est bon d'être schizophrene, car dans les moments durs, on est jamais seul! Salut toi? Ca va? Prêt à y passer?
Mes compagnons sont soit en incapacité de me répondre, soit dans un état ou la mort serait préférable. Reste plus que moi de sain ici bas!

Engagez-vous qu'ils disaient. Vous verrez du pays. La vie en communauté. Mais bien sûr.
Une communauté de mort-vivants dans un pays engendré par le Comte Dracula lui-même, dans une guerre comme on en a jamais vu.
Vous connaissez Dracula? J'ai lu ça dans ma jeunesse, c'est pas si vieux que ça d'ailleurs. En fait, je suis encore jeune.
Mais bientôt plus de ce monde. Ce matin, deux gars y sont passés en essayant de déserter. Ils se sont enfuis dans le No Man's Land.
"Bang". Ils ont dû battre le record du monde de saut en hauteur avec ça j'imagine. Et une belle médaille posthume, une!
Je me demande si je ne devrais pas suivre leur exemple. Qu'ai-je à y perdre? La vie? Laisse moi rire.

Je voudrais qu'on se souvienne de moi. De ma vie. De mes doutes. Mes souffrances. Ma belle, j'espère que tu trouveras quelqu'un de bien.
J'aurais voulu connaître plus de gens, être en bons termes avec mes parents. Travailler. M'amuser. Apprendre. Aimer. Vivre.
Je survis. Ma vie est un sursis permanent, liée au bon vouloir de quelques hauts placés et des féroces gars d'en face.
Les gars d'en face justement, ne vivent-ils pas le même calvaire que moi? Tuer des gars comme nous, tu parles d'une guerre...
Si il y a bien un truc de sûr, c'est que ca ne changera rien au monde. Je peux pas trop expliquer pourquoi mais j'en suis convaincu.
Merde. L'alarme. Au boulot. On dirait que personne ne me laissera en paix aujourd'hui.
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